02.10.2006

Le retour des pourris

Décidèment, les brésiliens semblent avoir la mémoire courte. Ou peut-être sélective. Difficile de ne pas en arriver à cette conclusion au vu de certains résultats des élections (multiples, rappelons-le) qui se sont tenues hier.

medium_Eu-robo-Maluf-2.jpgA São Paulo, Paulo Maluf (PP), l'homme qui a donné naissance au verbe "malufar" (dont l'un des nombreux sens est "voler de l'argent public"), a été triomphalement élu comme député fédéral. Rassemblant 3,6% des suffrages valides, il est de loin le candidat à la Chambre des députés de Brasilia ayant obtenu le plus de voix parmi les milliers de candidats de l'Etat de São Paulo.

Pour l'anecdote, le suivent Celso Russamanno, un de ses plus farouches adversaires (mais aussi du PP), Clodovil (PTC), le styliste et présentateur de TV néophyte en politique et qui a fait de son homosexualité un argument de campagne, et Eneas, cet effrayant simili-Le Pen du PRONA.

medium_427.jpgDans l'Alagoas, Etat du Nord-Est du pays, l'ex-président Collor l'a emporté dans la course au Sénat, devançant finalement son rival Ronaldo Lessa et prenant ainsi sa revanche sur l'élection de 2002 pour le poste de gouverneur. Collor représentera à Brasilia un parti obscur, le PRTB, auquel il s'est rallié à la dernière minute avant de sillonner l'Etat en hélicoptère et de faire pleurer dans les chaumières en évoquant l'injustice qu'avait constitué son impeachment en 1992.

Selon Heloísa Helena, qui décidément n'en rate pas une pour "allumer" Lula, la corruption de Collor a paru si peu de choses aux électeurs de l'Alagoas à l'aune de celle de Lula, qu'ils n'ont pas vu de raisons de lui tenir rigueur de son passé.

medium_jose1.jpgDans l'Etat d'Amapá (à la frontière avec la Guyane Française), c'est l'ancien président José Sarney (PMDB) qui a été réélu sénateur. Sarney avait été président dans les années 80 après la mort de Tancredo Neves. S'il s'était illustré en ouvrant définitivement la voie de la démocratie au Brésil, il avait aussi vu son mandat marqué par de vastes scandales de corruption. Depuis, lui et sa famille règnent en véritables apparatchiks dans ce petit Etat du Nord.

Enfin, 5 des 57 députés accusés dans les affaires du "Mensalão" ou des "Sanguessugas" ont été réélus à leur poste. Et 8 sont en ballotage favorable pour revoir le Congrès, dont le "meilleur d'entre eux", Pedro Henry (PP), qui a réussi le tour de force d'être mouillé dans les deux scandales.

Pour terminer sur une note plus positive, notons tout de même qu'au moins 38 de ces députés pour le moins suspects devraient revenir bredouilles à la maison.

29.09.2006

"Dossier-gate" (suite)

medium_mercadante.jpg"Ma campagne a viré au cauchemar", a laissé échapper hier Aloizio Mercadante (photo), alors qu’il parcourait le centre-ville de São Paulo pour saluer ses futurs électeurs et tenter de convaincre les derniers indécis.

Le candidat du PT au poste de gouverneur de l’Etat de São Paulo a appris mercredi, comme tous les brésiliens, que son conseiller direct, Hamilton Lacerda, avait apporté en personne la coquette somme de 1,7 millions de R$ aux deux intermédiaires qui devaient ensuite acheter le "dossier" contre Serra (pour un rappel des faits, cliquer ici et ici). Ce sont les caméras de surveillance de l’hôtel de São Paulo où les deux pieds nickelés Gidemar et Valdebran ont plus tard été arrêtés qui ont permis à la police fédérale (PF) d’identifier formellement Lacerda.

Mercadante affirme ne pas avoir été informé par son désormais ex-conseiller de ses intentions, et déclare attendre les conclusions de l’enquête de la PF avant de se prononcer.

Une chose est sûre, ce fameux dossier (dont le contenu apporterait finalement peu de nouveaux éléments) n’intéresse pas grand monde, et il n’en valait donc manifestement pas la chandelle. Les répercussions depuis le début du scandale ont clairement plus porté préjudice à Mercadante lui-même et à son président Lula (PT) qu’à ceux qui devaient être visés (Serra et Alckmin, du PSDB). José Serra devrait ainsi être élu dès le premier tour à São Paulo, et Lula a vu le risque d’un second tour augmenter en même temps que son avance sur ses concurrents se réduisait.

L’enquête de la PF suit par ailleurs son cours et se concentre désormais sur l’origine de l’argent. Une bonne partie de la somme en dollars américains aurait semble-t-il été acheminée légalement au Brésil par la banque Sofisa, en provenance selon les versions de Miami ou de Francfort. Trois personnes physiques et une quinzaine de petites entreprises (de change, de tourisme, etc.) auraient ensuite acheté les dollars.

Au vu du rythme de sénateur adopté par la PF, toute la vérité sur l’affaire ne sera probablement connue que plusieurs semaines après les élections.

26.09.2006

Lula était-il au courant ?

C'est la question que se posent aujourd'hui l'ensemble des médias brésiliens. Comme lors des scandales précédents ayant touché son administration, la ligne de défense de Lula est claire : il n'est pas au courant des tractations autour du dossier noir contre Serra, n'en est en aucun cas l'instigateur et veillera personnellement à ce que les coupables, pour ne pas dire les "traîtres", soient punis.

medium_Image5.jpgLes principaux journaux et magazines brésiliens, à l'image des hebdomadaires Veja et Epoca, ne font eux aucun mystère de leur opinion sur cette affaire. Veja montre en couverture un Lula aux yeux bandés par son écharpe de président. Epoca, quant à elle, interroge : "personne ne lui a raconté ?".
medium_capa_carta_capital.2.jpgParmi les grands titres, seul Carta Capital choisit de laisser le bénéfice du doute à Lula, en titrant sur la "face sombre du PT", et en condamnant les trublions du PT qui n'en font qu'à leur tête et jettent l'opprobre sur le président.

Les brésiliens sont beaucoup plus partagés que leur presse. Selon le dernier sondage Datafolha effectué le 22 septembre, à la question "Pensez-vous que le président Lula était au courant ou non de l'achat supposé de preuves contre Geraldo Alckmin et Jose Serra ?", les 4319 sondés du panel ont répondu OUI à 39 %, NON à 34 % et ne se sont pas prononcés à 26 %.

Un panel bien plus large, mais beaucoup moins représentatif, est celui des internautes qui ont répondu au sondage online du portail d'informations Terra, qui interroge : "Pensez-vous que la plus haute autorité du gouvernement est directement liée à l'affaire du dossier ?" Les 138 000 votes enregistrés en date du 26 septembre au soir se décomposent ainsi : OUI à 81.2 %, NON à 18.8 %

20.09.2006

Le PT et Lula dans la tourmente

Les éléments à charge s’accumulent contre le Parti des Travailleurs (PT) dans l’affaire du "dossier noir" contre José Serra.

Tous les intrigants arrêtés depuis vendredi dernier, qu’ils soient les "vendeurs" (Vedoin, le mafieux du scandale des ambulances, et son oncle Trevisan) ou les "acheteurs" (Gedimar et Valdebran) du fameux dossier, sont liés de près ou de loin à la galaxie PT et à la campagne de Lula. Freud Godoy, l’intermédiaire, celui que les journaux appellent désormais le "faz-tudo" (l’homme à tout faire) de Lula, apparaît quant à lui dans les comptes de Marcos Valério, le publicitaire qui était le trésorier du scandale du Mensalão.

Surtout, les premiers éléments de l’enquête semblent indiquer que les "acheteurs" ont été mandatés par un certain Lorenzetti, que les médias brésiliens désignent comme une des éminences grises de la campagne de réélection du président sortant. L’idée de Lorenzetti aurait été de faire publier ensuite les informations compromettantes pour Serra et le PSDB dans la revue hebdomadaire à grand tirage Época, dont il avait sondé l’intérêt lors d’une réunion informelle.

medium_unes20092006.jpg
Le président du PT et coordinateur général de la campagne de Lula, Ricardo Berzoini, est aujourd’hui à son tour mis en cause par la presse brésilienne. Il a reconnu hier être au courant des rencontres entre Lorenzetti et la revue Época, tout en démentant énergiquement avoir été informé du contenu de ces échanges. Il a été sommé par Lula de faire la lumière sur cette affaire, et serait aujourd’hui menacé à son poste. Berzoin a annoncé par ailleurs avoir reçu et accepté la démission de Lorenzetti, qui, à l’image de Freud Godoy et de tous les inquiétés dans les différents scandales qui ont rythmé l’administration Lula, a préféré se mettre volontairement hors jeu avant une éventuelle sanction de la hiérarchie.

Lula, qui était à New York pour recevoir le prix d’ "homme d’Etat de l’année" décerné par une fondation américaine, a clamé devant les médias brésiliens et étrangers son indignation , et s’est interrogé tout haut sur l’identité de ceux qui pouvaient avoir un intérêt à "salir" la campagne à 10 jours du scrutin.

Il a clairement évoqué la possibilité d’une manipulation, appuyant son discours d’une référence historique qui parle aux brésiliens : celle d’une grossière simulation du gardien de but chilien Rojas lors d’un match éliminatoire Brésil - Chili pour la Coupe du Monde 1990. Rojas avait fait mine de recevoir un projectile venu des tribunes et feint un saignement à l’aide de sauce tomate !

Le Tribunal Supérieur Electoral n’a quant à lui pas attendu le retour du président pour se prononcer, et annoncer qu’une enquête serait ouverte à son encontre ainsi qu’à celle des principales figures impliquées dans l’affaire (entre autres, Ricardo Berzoini et Thomaz Bastos, ministre de la Justice). L’avocat de Lula a dénoncé une "tempête dans un verre d’eau" et une procédure principalement médiatique et n’ayant aucune chance d’aboutir.

Quant au contenu du dossier, il est totalement éclipsé en une des médias par les péripéties de son obtention. Il est impossible ce matin du 20 septembre de trouver sur les hotsites "Elections 2006" des principaux quotidiens ou portails d’informations brésiliens le moindre article détaillé, le moindre éclaircissement sur ce qui le compose.

medium_capa_400.jpgSeule la revue hebdomadaire Istoé a choisi d’insister plutôt sur l’implication de Serra dans le scandale des ambulances. Son dernier numéro propose une interview avec les membres de la famille Vedoin, au cœur du scandale. La une, sans équivoque, leur fait dire : "les années où Serra était ministre [de la santé] furent pour nous les meilleures".

Affaire à suivre, dans toutes ses composantes, plus que jamais.

18.09.2006

Nouveau scandale ?

Une polémique de grande ampleur secoue depuis vendredi le gouvernement Lula et vient pimenter une campagne électorale que nombre d'observateurs brésiliens et internationaux commençaient la semaine dernière à trouver sérieusement soporifique, Lula caracolant en tête dans les sondages et refusant d'affronter ses rivaux directs dans les débats.

medium_f-jose-serra.jpgDeux hommes, un avocat (Gedimar Pereira Passos) et un membre du PT (Valdebran Padilha da Silva, du Mato Grosso, qui a depuis été suspendu par son parti), ont été arrêtés vendredi par la Police Fédérale à São Paulo en possession de 1,7 millions de R$, soit près de 620 000 euros. Cet argent, dont l'origine est encore à établir, devait semble-t-il servir à acheter des documents à charge (cassettes audio et vidéo, documents divers) contre le candidat du PSDB au poste de gouverneur de São Paulo, José Serra (photo).

Les "vendeurs" de ces documents ont été arrêtés pendant le week-end. Et Luiz Antônio Vedoin, qui devait envoyer son oncle retrouver nos pieds nickelés pour leur remettre les éléments à charge, n'est pas exactement un inconnu, puisqu'il est au centre du deuxième plus grand scandale de ces dernières années, celui des "sanguessugas" (sangsues).

C'est ainsi que les médias ont qualifié les nombreux députés fédéraux de tous bords qui ont été mêlés de près ou de loin en 2004-05 à une affaire de détournement d'argent par surfacturation de ventes d'ambulances à des mairies aux quatre coins du pays. Et c'est autour de l'implication possible de José Serra dans cette affaire que le désormais fameux "dossier" aurait été constitué.

Le hic, pour le président Lula, c'est le fait que Gedimar Pereira Passos ait indiqué aux enquêteurs que l'argent en sa possession provenait du PT, et que son contact au sein du Parti des Travailleurs était Freud Godoy, qui se trouve être le conseiller de Gilberto Carvalho, chef de cabinet de... Lula.

medium_freud_godoy.jpgFreud Godoy (photo Paulo Pinto de l'Agence Estado), tout en démentant avec véhémence son implication dans cette affaire, a aujourd'hui lundi 18 septembre préféré démissionner de son poste, à titre préventif.

L'enquête devrait suivre son cours dans les prochains jours, et il convient en attendant de prendre des pincettes. Certes, le poste de gouverneur de l'Etat de São Paulo est le plus important du pays après celui de Président de la République. Pour autant, pouvons-nous considérer que sa conquête par Aloizio Mercadante (PT), distancé aujourd'hui dans les sondages, justifierait que le Parti des Travailleurs choisisse de se lancer dans une vaste campagne de discréditation de José Serra, au risque de mettre en péril la réélection de Lula ? Cette prise de risque, à deux semaines de l'élection, paraît inconsidérée. Nous ne pouvons pas cependant pour le moment exclure cette hypothèse, pas plus que celle d'une vaste manipulation anti-PT (mais à l'instigation de qui ?).

medium_20060918-serra_hh.jpgGeraldo Alckmin et Heloísa Helena (photo Folha Image), voyant évidemment dans cette affaire une opportunité en or de relancer leur campagne, ne se sont eux pas gênés aujourd'hui pour ruer dans les brancards et clamer que l'argent vient pour l'un "de l'argent public", pour l'autre "du narcotrafic".

Alckmin croit dur comme fer à la possibilité d'exploiter cette affaire pour arracher dans la dernière ligne droite le deuxième tour qu'il espère tant. Son site officiel de campagne fait la part belle aux derniers rebondissements de l'affaire, et l'animation flash du "dollar dans le slip" qui a refait son apparition en home page (en référence à un précédent scandale de corruption du PT), est particulièrement d'actualité à l'heure où Gedimar et Valdebran ont été piégés avec plus d'un million de reais sur eux. Vous pouvez télécharger cette animation en cliquant ici.

Heloísa a elle tout à gagner dans l'affaire puisque sont impliqués le PSDB de Serra et Alckmin, et le PT de Lula. Elle tire donc à boulets rouges sur son site officiel sur ses deux rivaux, qu'elle renvoie dos à dos en disant "Un schéma illégal regroupe de nouveau Petistas et Tucanos".